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Traversée de l’enfer et Réhumanisation - L’outil photographique comme médium de résilience chez des survivants burundais

 

 

Traversée de l’enfer et Réhumanisation 

L’outil photographique comme médium de résilience chez des survivants burundais.

 

Alexia Jacques 1

 

Résumé

 

Cet article porte sur les capacités de résilience de jeunes burundais victimes de violence (qu’ils aient été victimes de la violence d’autrui, victimes de leur propre violence infligée à autrui ou encore témoins). Ces capacités seront analysées à travers et grâce à l’utilisation d’objets médiateurs. Notre regard se posera sur les jeunes ayant été forcés de fuir et de se réfugier (à l’intérieur du Burundi ou dans les pays limitrophes) en raison des massacres. A l’heure actuelle, ces jeunes rapatriés sont souvent décrits par la population comme « dangereux », comme des « délinquants », des « bons à rien », etc. Lors de nos rencontres sur le terrain, nous les avons sentis tels des « laissés pour compte » au cœur d’une désintégration globale du Burundi. Ces jeunes montrent un manque drastique d’ancrage et d’enracinement à différents niveaux : matériel mais aussi aux niveaux identitaire, psychique et relationnel. La violence qu’ils expriment semble être le reflet et la conséquence de la radicale atteinte à leur humanité. Exclus de la communauté des humains, déambulant dans un entre-deux traumatique, ces jeunes sont aujourd’hui tels des orphelins. Ils se trouvent perdus face au vide engendré par l’éclatement des repères et des structures traditionnels en attente de leur redéfinition. L’inhumain vécu et l’exil ont provoqué un désordre et/ou une anesthésie de la pensée, de la parole, du mouvement et du regard. Ce constat à l’heure du « temps de paix » rend le défi de reconstruction individuelle et collective d’autant plus ardu à relever. Dans ce contexte, l’idée de travailler avec eux via des objets médiateurs s’est imposée à nous (photographie, génogramme). L’utilisation d’un appareil photographique pour parler d’eux-mêmes a révélé, certes leur désorientation, mais aussi leurs capacités de résilience, de créativité face au manque d’ancrage concret, symbolique, psychique et relationnel.

 

Abstract

Our presentation will be dedicated to the capacities for resilience exhibited by Burundi youths who have been the victims of violence (i.e., victims of violence directed towards themselves, victims of their own violent actions directed towards others, or victims of being witnesses to acts of violence). These capacities will be analysed through a range of mediating objects. We will consider young people forced to flee and to find asylum because of war (within Burundi or in neighboring countries). Today, these young refugees are often described as being « dangerous », « delinquent », « worthless » and so on. During our field interviews, we often perceived them as being abandoned in the middle of the complete disintegration of Burundi. Those youths exhibited a drastic lack of anchoring and rooting at different levels: materially, but also psychically, relationally and in terms of identity. The violence they expressed seemed to be the reflection and the consequence of attacks carried out against their very humanhood. Excluded as they are from the human community, wandering in a traumatic in-between, those youths appeared like orphans lost in the face of the emptiness resulting from the destruction of secure landmarks and traditional structures. Inhuman experiences and exile produced in them an anaesthesia or a disorder of thought, speech, movement and gaze. These conclusions, at the « moment of peace », make the challenge of individual and collective reconstruction ever so harder to reach. In this context, the idea of working with them through mediating objects (photography, genograms) imposed itself upon us. Their « speaking through a camera » revealed not only their disorientation, but also, and more importantly, their capacities for resilience, creativity in the face of their lack of concrete, symbolic, psychic and relational anchoring.

 

 

 

Depuis la décolonisation et son accès à l’indépendance, le Burundi, petit pays situé en Afrique de l’Est, dans la région des Grands Lacs, est plongé dans un cycle de violences sanglantes : assassinats de présidents, coups d’état et massacres qui ont souvent pris la dimension de génocides (1959, 1962, 1965, 1972, 1988, 1992, 1993, 1994,…). Les contentieux historiques issus des différentes crises meurtrières ont occasionné d’importantes pertes en vies humaines. En 1972, on parle de 100 000 morts et on estime à plus de 300 000 le nombre de tués depuis octobre 19932. Ces conflits ont pris des allures ethniques, opposant les Hutu majoritaires aux Tutsi minoritaires, mais la dimension politique n’est pas sans jouer également un rôle central. Principale victime de ces violences, la population n’a souvent pas eu d’autres choix que de fuir pour échapper à la mort. Ces événements ont eu comme conséquences d’importantes vagues d’exil dans des pays lointains pour une minorité de burundais et, pour la grande majorité, à l’intérieur du pays ou dans les pays limitrophes : Tanzanie, Rwanda et République Démocratique du Congo. Ils ont propulsé les personnes, hommes, femmes, et enfants hors de leur terre de vie et de travail, puis les abandonnant à leur errance, à leur perte de repères, dans un tourbillon déshumanisant à perte de vue, à perte de vie. La machine génocidaire, pour la nommer, répéterait inlassablement une pulsion destructrice confrontant les individus à l’extrême et portant atteinte à leur humanité.

 

Une des spécificités du génocide se trouve bel et bien dans la rencontre brutale avec l’anéantissement de ce que qui fait l’essence humaine. La déshumanisation renvoie en effet à un processus par lequel des caractéristiques humaines ne sont pas reconnues. Elle se caractérise par le déni d’humanité, le déni de la dignité d’homme que Roisin (2010 ; 186) définit comme « la considération de l’autre et de soi-même comme objet non violentable dans son intégrité, ni destructible dans son être ». Dans le contexte burundais, nous touchons à l’essence de la déshumanisation : le déni et la destruction de la dignité humaine. Une des particularités de l’atteinte à la dignité que les burundais ont subie, se situe dans le fait qu’elle vise simultanément les deux niveaux de la dignité humaine : la dignité individuelle et la dignité collective ou d’appartenance.

Comme le souligne Neuburger, la dignité individuelle est liée au statut même de l’Homme, à son humanité. C’est le rapport de l’homme face à lui-même, c’est toute la question du libre choix, du libre-arbitre, de la liberté, du droit à disposer de soi : c’est le droit à se déterminer, à se penser. La dignité collective ou d’appartenance recouvre le droit conféré à un individu de faire partie d’un groupe, d’être accepté comme membre de ce groupe, mais aussi le droit d’un groupe à exister, qu’il s’agisse d’une famille, d’un groupe social, d’un état, d’une église, etc. (2005 ; 20-21).

 

Ainsi, quand violences génocidaires riment avec exil dans un va-et-vient infernal, les questionnements autour de la mort et du sens de l’humanité deviennent réalités quotidiennes pour les rescapés. Dans l’expérience génocidaire, casser le contrat avec la mort et renouer avec le fil de la vie constitue un véritable défi. En effet, tout contexte de violence inutile de l’homme sur l’homme s’attaque à l’environnement propre et intersubjectif favorable à l’émergence de la résilience. Comment continuer à vivre lorsque tout a été détruit en soi et en dehors de soi ? Comment sur-(re-)vivre, d’abord au niveau de la nécessité de combler les besoins primaires ? Comment réhabiter son propre espace psychique ? Comment encore oser prendre le risque d’être en lien et en relation avec les autres ? Reste-t-il quelque part à l’intérieur de soi, un petit espace pour se décaler des souvenirs atroces, pour résister à l’envahissement de la mort, pour préserver un rien d’espoir qui permettrait, dans l’après-coup, de reprendre, autant que possible, sa vie et continuer à la construire, à se construire ? 

Autant de questions qui nous ont sans cesse habitée au fil des rencontres avec ces jeunes burundais perdus dans les affres de la déshumanisation. Les rencontres avec ces jeunes se sont déroulées dans le cadre de notre recherche doctorale. Tous les jeunes rencontrés ont vécu directement ou indirectement les effets de la machine génocidaire. Ils sont pour la plupart des exilés : déplacés internes, réfugiés, expulsés, refoulés, rapatriés, réinstallés sur leur terre, réinstallés sur site pour ceux qu’on nomme les « sans référence », etc.

Nous avons choisi de rencontrer tout aussi bien les témoins, les victimes et les acteurs de ces violences, étant donné que, bien que leurs blessures ne soient pas semblables et se situent parfois sur des plans différents, elles sont pour tous extrêmement profondes. Les traumatismes endurés individuellement, sont généralement massifs et multiples, au moment des massacres mais aussi, souvent, sur les chemins de fuite et dans les dédales de l’exil. Ces traumatismes individuels s’inscrivent dans un drame collectif qui a touché l’entièreté du corps social. Ces histoires singulières se déroulent dans un Burundi traumatisé et traumatisant, dans un pays qui n’est plus perçu et ressenti par ses citoyens comme une Terre-mère nourricière mais plutôt comme une mère Médée qui aurait tué bon nombre de ses enfants. « On ne sait donc plus jamais à quoi s’attendre », disent-ils.

 

Arrêtons-nous un instant sur les implications et les correspondances au niveau psychique de ces attaques à la dignité et à l’humanité.

Le premier impact est d’anéantir les conditions minimales pour se sentir exister. Ceci va avoir comme conséquence directe d’amputer les individus de la possibilité d’intégrer psychiquement les expériences traumatisantes subies, de s’en décaler et par là même de les dépasser. Comme le souligne de nombreux auteurs, ce type d’expériences traumatisantes va laisser des traces dans le psychisme des rescapés qui ne pourront pas être intégrées et liées aux représentations et aux images préexistantes : les traces sont trop irréelles, trop inhumaines que pour être mises en mémoire. Dès lors, elles ne peuvent se transformer en souvenir, laissant ainsi chacun cohabiter avec l'horreur et la menace de mort, sans rien pouvoir en dire. Ces traces s'inscrivent alors comme en creux, sans espace contenant au sein du psychisme pour les accueillir et les métaboliser : elles deviennent des intrus, tels des objets mutilés et mutiques. L’individu est contraint à vivre avec ces restes, avec ces traces à défaut de pouvoir trouver un destinataire, un lieu d'adresse. Ceci rend les individus étrangers à leur propre histoire qu'ils ne peuvent plus s'approprier. Ils en viennent à raconter leur histoire comme s’il ne s’agissait pas de la leur. Ces expériences génocidaires finissent par hanter l’individu en coulisse, dans ses parties sombres. Elles sont cachées dans une zone clivée de la psyché, mises en crypte. L'histoire traumatique se vit donc seul et dans le secret. Ainsi, le trauma et l’horreur cloisonnés, encryptés, vont être transmis aux générations suivantes à l’état brut, sans avoir été métabolisées, avec comme seuls vecteurs : le silence et le secret. L'avènement et la construction de l'histoire et de l'héritage aux descendants en deviennent quasi impossibles3. Au Burundi, est-il déjà possible de parler, de transmettre à la génération nouvelle, une histoire des massacres ? Le silence semble encore régner telle une chape de plomb difficile à lever.

 

Dès lors, comment faire avec ces expériences traumatiques à l’intérieur de soi ? Comment bricoler avec la vie lorsqu’on est marqué au fer rouge par ces expériences extrêmes d’une intensité « exceptionnelle » ? Comment, malgré ce contexte, activer des ressources, des capacités de résilience et se réhumaniser ?

Chacun lutte à sa manière, ou du moins, essaye de lutter, contre ce processus de déshumanisation. Chacun bricole comme il peut, certains, comme Charles, avec plus d’aisance, d’autres, parfois, en sont incapables.

 

Charles, un jeune homme burundais, a vécu la guerre lorsqu’il était encore un enfant. Voici quelques bribes de son histoire qu’il raconte avec émotions et simplicité :

- « Les militaires sont entrés et ils nous ont dit : « On va vous protéger ». On a été surpris quand ils ont commencé à mettre du feu des quatre côtés de la maison en paille. Ca a duré quelques secondes. Et je me disais : « Si je sors, on va me tirer dessus, si je reste, on allait être asphyxié ». Alors on s’est dit : « Il vaut mieux qu’on nous tire dessus que de mourir comme ça ». On est sorti en courant et on eu de la chance. Ma sœur et quelques-uns seulement, parmi une cinquantaine, on a survécu. J’avais 11 ans et je me suis dit : « J’ai été sauvé par miracle. C’est que Dieu me réserve quelque chose de très beau. C’est que j’ai une mission à accomplir ».  

- « Et vous avez senti ça immédiatement ? »

- « Non, au début, je ne voyais aucune raison de vivre parce que mes parents venaient d’être assassinés devant mes yeux. Et puis, tout le monde fuyait. Ce n’était pas leur problème de s’occuper de quelqu'un qui va mourir comme moi. J’ai été brûlé partout. C’était difficile, ça faisait beaucoup souffrir. Mes membres étaient collés. Même sans me faire soigner, on continuait à fuir, mais je ne pouvais pas courir comme les autres.  Et il y a eu un moment où j’ai eu vraiment envie de mourir quand je ne pouvais plus marcher. (…). Un jour, j’étais dans une famille qui m’avait accueilli et la femme disait aux autres : « Mais pourquoi vous vous occupez de lui, c’est presque un cadavre ? Vous laissez notre famille comme ça pour s’occuper d’un cadavre ? », et l’homme a dit : « Vous partez, mais, on n’abandonne jamais jamais quelqu'un qui a besoin, on doit s’occuper de quelqu'un qui n’est pas encore mort ». A n’importe quelle minute, il pouvait mourir cet homme. Lui, il est resté pour moi. C’est un sacrifice. Il y a eu plusieurs personnes comme ça. Ce qui m’a donné la force, c’est que je savais qu’il y avait une raison à ma vie et aussi que certains se sont arrêtés pour moi. Des personnes ont pris le risque de leur vie pour moi. Tu te rends compte ! Là, j’ai vraiment senti l’amour des autres. (…).

J’ai dépassé tous ces moments de crise. Un jour, à me souvenir de tout cela, j’ai compris que je perdais mon temps. Me souvenir tout le temps, non, je ne fais plus. Oui, j’ai des souvenirs de mes proches morts, mais aussi des souvenirs d’eux vivants. C’est comme la vie : des bons souvenirs et des moins bons, des scènes chaleureuses et puis aussi des images de la mort. Et parfois, je fais des cauchemars mais, je me réveille et je me dis : « Ce n’est qu’un cauchemar, rien de plus ». Ça va et ça vient, ça fluctue comme une courbe de vie. Il ne faut pas s’attacher à ce qui vient. Je sais qu’il y a quelque chose de suprême qui est au-dessus de tout, au-dessus de la vie et de la mort ».

 

Pour Charles, ça paraît clair, quand quelqu’un vous a offert son amour, quand quelqu’un a risqué sa vie pour vous, quand Dieu vous a laissé vivant là où d’autres sont morts, ce n’est pas un hasard. On se doit alors de faire de son mieux pour « vivre bien ». Ce « devoir » se présenterait comme une sorte de remerciement (à la vie, à Dieu ?) pour la sauvegarde de sa vie. Les expériences terribles que Charles a vécues semblent avoir trouvé une voie d’inscription dans son psychisme, non pas, à la manière d’intrus, mais comme des traces ayant pu se lier aux images, aux représentations et aux souvenirs préexistants. Elles ont pu être métabolisées et s’intégrer au flux de son histoire. Cette possibilité de liaison et d’intégration pourrait tenir au fait que sa dignité individuelle, que le sens de l’humanité ont été en partie préservés grâce aux gestes de sacrifice, au don de soi de ceux qu’il a croisés sur son chemin et ce malgré le danger et l’inhumanité omniprésents.

Ainsi, la réhumanisation des rescapés, pendant et après les expériences génocidaires, semble notamment dépendre de la rencontre avec des personnes, des situations leur ayant permis de maintenir, ne fut-ce que partiellement, ou de restaurer la croyance en l’humanité et la dignité. Ces « rencontres humaines » se présentent sous de multiples formes : recevoir de l’aide, de l’amour, de la bienveillance, vivre une expérience intense de solidarité, se sentir en lien proche avec autrui, etc. Continuer à croire en l’humanité et la dignité de l’homme malgré les cruautés inhumaines constitue un socle fondamental sur lequel s’appuyer pour désirer « vivre » à nouveau. Ce socle permet de dissoudre ou du moins de nuancer les traces de l’horreur en facilitant la confrontation aux souvenirs atroces. De cette confrontation peut alors émerger la possibilité de transformer les traces traumatiques mortifères figées en traces vivantes permettant de reprendre vie au sens plein du terme. La persistance ou la reconnexion à la foi en l’humain agirait à ce titre comme une protection contre l’effondrement, le désespoir ou la haine et la vengeance.

 

A la différence de Charles, pour tous ceux pour qui les voies d’inscription de l’horreur dans leur histoire et dans leur vie sont bloquées, le combat avec les souvenirs inhumains et les angoisses terrifiantes, paralysantes, est quasi permanent. Paradoxalement, en apparence, ce combat s’exprime souvent sous la forme d'une anesthésie de la parole, de la pensée, du mouvement et du regard. Un peu comme si un des moyens de neutraliser les effets de l’inhumain, était de le cristalliser, de le geler dans du vide, du rien, au risque de la cécité psychique. En bref, cette cruauté, ces attaques répétées et insensées à la dignité humaine, ont détruit les repères et les étayages identificatoires de base. Ces jeunes ne savent plus qui ils sont, où ils sont, ils ne savent plus ce qui compte pour eux, ce qui a de l’importance à leurs yeux et aux yeux des autres. S’abandonnant à un destin sur lequel ils n’ont plus aucune prise, ils deviennent comme des absents, des déracinés, des silencieux aux résonances de l’extérieur et du monde.

 

Cette absence silencieuse s’accompagne d’un bouleversement des repères spatiaux et temporels.  

 

Penchons-nous d’abord sur les bouleversements temporels :

 

Premièrement, le traumatisme. Le traumatisme arrête et bloque le déroulement habituel du temps passé, présent, futur, créant un arrêt sur image du psychisme. Sironi parle à ce propos de télescopage dans la notion du temps. Les événements traumatiques prenant le pas sur la réalité, le présent n’a plus sa fonction de délimitation du passé. Le passé devient hyper présent. Selon Sironi « À l’origine de la confusion, il y a le fait que l’enveloppe temporelle a volé en éclats [...]. Cette enveloppe temporelle, gardienne du temps continu et linéaire, cache l’existence d’un autre temps : le temps cyclique. Elle ne peut plus assurer sa fonction d’interface entre les différents temps, tels qu’ils sont pensés dans un système linéaire » (1999 ; 104).

 

Deuxièmement : le temps propre aux réfugiés, aux exilés, qui est par définition un temps transitoire et temporaire. On n’a pas à s’installer dans un camp de réfugiés ou de déplacés puisqu’on ne va pas y rester. Rien n’est d’ailleurs conçu à cet effet. Mais ce temps de transition, en attente du retour, n’est pas délimité. On sait quand on entre dans un camp mais rarement quand on en sort. Précisément, dans la situation qui nous occupe, de nombreux burundais ont passé une grande partie de leur vie dans ces camps, certains y sont nés, y ont vécu jusqu’à l’heure du retour, parfois 40 ans plus tard. Certains y séjournent encore. Ces personnes sont ainsi confrontées à un terrible paradoxe : être dans un temps transitoire de manière permanente et parfois interminable.

 

Une autre caractéristique de la temporalité des exilés vivant dans des sites ou des camps est qu’elle est presque entièrement soumise à une régulation externe. En effet, dans les camps, la durée du refuge est dépendante des autorités gouvernementales et onusiennes et de la sécurité dans le pays d’origine. La gestion du temps au quotidien, le temps des activités comme le marché, la distribution de nourriture, etc., sont également imposés par des instances extérieures. Ainsi, la place pour évoluer en fonction d’un rythme personnel se trouve extrêmement réduite et ramenée à la préoccupation des besoins primaires.

 

Enfin, la projection dans l’avenir dans la perspective du rapatriement est devenue difficile voire impossible. Elle amène souvent des angoisses massives, des paniques. « Que va-t-il advenir de nous qui n’avons plus rien, ni famille, ni argent, ni maison, ni travail, dans ce pays où tout est devenu possible, y compris et surtout le pire? ». Lorsque le rapatriement dans le pays d’origine arrive, les personnes sont alors replongées dans l’obligation de retrouver un temps interne. Mais lorsqu’on a été dépossédé du temps, pris dans une logique de passivation et de dépendance vis-à-vis de l’extérieur, comment repenser par soi-même au présent et à l’avenir ? Pour les jeunes rencontrés, cette habitude d’externalité semble avoir radicalement transformé la notion du temps, la rendant confuse et, pour certains, inexistante.

 

 

 

Au niveau des bouleversements spatiaux :

 

Le rapport aux espaces et aux habitats réels et psychiques se trouve également modifié par les violences génocidaires proprement dites mais aussi par la fuite et le refuge. Pour la plupart, au moment des massacres, la maison, ce qu’il en reste du moins, est abandonnée et laissée aux mains des agresseurs qui l’ont saccagée, détruite et souvent brûlée. Dans la fuite, les espaces de vie sont en général réduits à des abris, des petits coins d’urgence trouvés pour sauver sa peau, pour garder sa vie. Ensuite, c’est la rencontre avec l’espace des camps ou des sites de déplacés : les individus entrent alors dans des lieux inconnus, étrangers, fermés, quadrillés, sécurisés, régulés, qui les excluent de la réalité habituelle et en même temps les protègent. Les « habitats » de fortune sont en plastic sheeting onusien ou en terre. Ils présentent la particularité de ne pas être investis, décorés : pas d’effets personnels, d’objets, de souvenirs, de photos, de mobiliers, juste une fragile « pare-excitation » contre les humeurs de la météo et les rigueurs de l’environnement.

 

Globalement, on observe un éclatement des repères spatio-temporels. Le temps et l’espace finissent par ressembler à un immense terrain vague désertique, à l’image de ce qui se déroule sur la scène psychique où l’humain et la vie ne sont plus les bienvenus. Ces jeunes semblent avoir perdu leurs boussoles et leurs horloges internes, leur identité.

 

 

Notre expérience a été d’aller à la rencontre de jeunes burundais, dans leur lieu de vie actuel (camps de réfugiés, sites de déplacés, centres pour rapatriés, etc.), d’entrer en relation avec eux et avec leur histoire à travers le récit de leur vie. La parole a été le mode d’expression privilégié. Avec certains, le récit a duré plusieurs jours, parfois plusieurs semaines. Avec d’autres, à la différence de Charles, ce temps de parole fut très bref. Cette distinction nous a amenée à devoir inventer des modalités de rencontre et d’accueil tenant compte de la spécificité des individus, de là où chacun en est dans le processus d’inscription de l’insupportable dans son histoire et dans sa vie. Pour ceux qui restent confrontés à cette impossible inscription, les mots sont difficilement accessibles ou vides de sens, la parole est restée figée au temps du traumatisme, un peu comme s’il n’y avait rien à dire, plus rien à dire.

Les médias non-verbaux ont alors constitué soit un appui, soit un substitut à la parole. Dans ce contexte, une idée anachronique, nous est venue : face au silence des mots, à la fixité du regard, à l’abîme du psychisme bloqué dans l’arrêt sur image de l’effroi et de la mort, la photographie. Le mal par le mal. Le paradoxe. Pour relancer le psychisme, fixer le réel sur la pellicule et pouvoir la regarder, la garder comme témoin de mémoire et d’existence. La photographie, ça fixe. La photo, ça trace l’histoire.

Nous leur avons donné un appareil photo jetable et leur avons proposé comme consigne de photographier les dix choses, lieux, objets ou personnes significatifs, importants pour eux dans leur environnement de vie actuel. Dans la mesure du possible, nous les avons accompagnés dans cette expérience. Par la suite, un moment fut consacré pour partager leur aventure photographique et leur choix de prises de vues.

 

 

Leur regard a fixé sur la pellicule des morceaux de vie jusque-là restés dans l’ombre.

 

Pour Espérance, une jeune femme rapatriée au Burundi depuis 2 ans : Une vache, « je les aime, on avait des vaches à la maison ». « La maison où j’habite. C’est moi devant la maison. C’est quelqu’un qui a fait la photo. C’est un garçon à qui j’ai montré l’appareil. C’est un coiffeur et occasionnellement, c’est aussi un photographe. J’estimais qu’il était mieux indiqué que les autres ». Des enfants, « des orphelins pris en charge par une maman. Ils sont orphelins comme moi. Je les aime parce qu’ils sont orphelins comme moi ». « Trois filles qui m’aiment. Elles venaient s’occuper de moi quand j’étais hospitalisée. Oui, quand j’ai failli tomber, quand j’avais les vertiges, j’avais mal aux yeux et à la tête ». Un frigo, « je l’ai vu quelque part, je l’ai photographié sur la route, dans une boutique-café. On en avait un. Papa mettait des choses dans le frigo. Ça avait un bon goût ce que papa mettait dans le frigo », etc.

 

Pour Alphonce qui séjourne dans un camp de réfugiés : « une photo de moi ». Une maison détruite, « la maison est détruite parce que la famille a été rapatriée ». Une fontaine, « la fontaine et les femmes avec des seaux sur la tête. La vie au camp n’est pas moindre. Même les enfants font ça. Ils supportent ». Un vélo. Un homme, « un réfugié qui doit rentrer au pays, mais, tu sais, on l’a prévenu trop tard, il n’est pas prêt ». La distribution de nourriture dans le camp de réfugiés, « parfois on attend longtemps ». Le marché, « c’est le supermarché du camp. On voit les tas de manioc et des patates, les tomates et les petits poissons séchés. Il y a beaucoup de monde ». « Mes élèves dans la classe. Ils sont assis. Ils écrivent », etc.

 

Pour Victor qui habite avec sa famille dans un site de déplacés : « Maman qui porte Lionel dans ses bras ». Des poussins, « parce qu’ici, c’est la seule chose qui compte : m’occuper de ces poussins ». Le salon de la maison, « tu vois, c’est le fauteuil où je dors ». Un ballon de football, etc.

 

Pour Claudine, une jeune femme rapatriée il y a un an : une machine à coudre, « j’ai photographié la machine à coudre parce que c’est ce que j’utilisais dans le camp, c’était mon métier. Elle appartient à un ami. Je lui ai demandé la permission de la photographier et il a accepté ». Du bois de chauffage, « c’est avec ce bois que nous préparons le repas ». Des casseroles, « j’ai photographié les casseroles pour que tu puisses comprendre comment on prépare à manger. Des briques, « parce que ma préoccupation du moment, c’est d’avoir un logement ». Des pigeons, « on les élève à la maison. J’aime les regarder ». La radio, « parce que j’aime écouter les chansons religieuses ». Le manioc, « parce que c’est un aliment de base au Burundi ». Un véhicule, « c’est quelque chose qui va vite et tu peux oublier tes problèmes quand tu es dedans », Maman, « j’ai demandé à maman si je pouvais lui faire une photo. Elle n’a pas voulu et j’ai laissé tomber ».

 

Pour Léonidas, séjournant dans un site de déplacés : « Là, c’est maman. Ici, mes sœurs. Là, c’est mon frère ». Des enfants, « des enfants en difficultés ». « Emile avec qui nous échangeons des difficultés de la vie ». Une enfant, « elle est orpheline. Tous ses parents sont morts et elle est seule avec sa petite sœur. Elle la porte toujours au dos ». Trois jeunes hommes, « des amis avec qui je partage les difficultés liées à la guerre. A un certain moment, on est partis dans la rébellion parce qu’on a eu des conflits avec la police. Certains sont morts, et nous, on est revenus ». Un enfant en chaise roulante, etc.

 

Pour Eline qui vit dans un village en construction : un tas de briques, « pour te montrer de quoi on vit.  Si on va fabriquer des briques pour quelqu’un, il nous donne de l’argent qu’on va consommer ce jour ». La culture du riz. Des nattes, « c’est sur ça qu’on se couche ». Les marmites, « on les utilise pour cuire les aliments et on les vend ». Le charbon, « c’est ce qu’on utilise pour cuire ». L’eau, « pour se laver ». Les maisons blindées, « c’est là où on vivait pendant la guerre. C’est dans cette maison qu’on vivait ». La toilette. Une chèvre. Un homme couché, « le père de mes enfants, il est malade, il a refusé de se lever ». Une jeune femme qui chante, « parce qu’elle était en train de chanter les chansons de Dieu ». Des armes de guerre, « si je les avais trouvés, j’aurais photographié un fusil, un militaire, la machette aussi, les grenades, les mines, les flèches. Le fusil, parce que c’est le fusil qui nous chassait pendant la guerre. Le militaire, parce que c’est lui qui nous tuait. La machette, parce elle coupait les gens. Et les grenades, on lançait les grenades sur des gens. Les mines aussi ont massacré les gens. Et les flèches aussi, elles tuaient les gens ».

 

Pour Grâce qui photographie dans l’espace réduit d’un centre pour expulsés : un véhicule, « c’est ce véhicule qui m’a amenée ici ». Le stock, « ça m’a beaucoup aidé. Il m’a donné à manger ». Une citerne à eau. Une tente UNICEF4, « oui, parce que j’ai été bien accueillie. On m’a demandé mes problèmes. Je me suis exprimée ». Un matelas, « je dors bien à l’aise mais parfois quand je reviens sur le site, un autre me l’a volé ».

 

Pour Innocent qui vit dans la famille de sa tante maternelle depuis que ses parents sont morts : Une télévision, « parce que quand on regarde le film, on ne pense plus à rien ». Un mariage, « le mariage de mon cousin, on est tous bien habillés ». Un paysage. Des enfants de la rue. Le lac Tanganika. Une chorale. Une femme, « ma tante, oui, parce qu’elle est tout pour moi, je l’aime ».

 

Autant de clichés surprenants, singuliers, intimes, quotidiens. Autant de petits écrans pour exprimer leurs désirs, leurs manques, leurs souffrances, leurs fantasmes, leurs rêves et leur réalité. Autant de flashs lumineux projetés sur leur univers, offrant une impulsion nouvelle à la machine humaine, relançant de différentes manières un processus de réhumanisation.

 

D’abord, cette expérience photographique a créé une reconnexion avec le temps et l’espace. La profonde modification des repères spatio-temporels apparaît pour ces jeunes comme un destin inévitable au vu du contexte de vie si particulier et des atrocités vécues : ils en sont devenus absents, déconnectés, déracinés. Le plus souvent, ils « s’exposent » au monde, la tête penchée vers le sol, le regard figé et vide, les bras croisés comme s’ils attendaient quelque chose sans pourtant savoir ce qu’ils attendent. Quoi attendre, de toute façon ?

La photographie, comme témoin daté fixant un morceau de vie, produit inévitablement une reconnexion concrète avec le lieu et le temps. La consigne, en elle-même, induisant de s’ouvrir à leur environnement, agit à la manière d’un révélateur de conscience à l’égard de la réalité extérieure : « tout simplement » relever la tête, ouvrir les yeux, décroiser les bras engourdis par l’attente et regarder autour de soi dans un temps défini et dans un espace délimité. Regarder jusqu’à ce que l’œil se réveille, jusqu’à ce que le regard se confronte et s’arrête sur des objets, des personnes, des lieux et ensuite bouger, se déplacer pour aller à leur rencontre. Ce regard attentif recrée enfin des lignes, des contours, des formes, des contenus à cet univers confus dans lequel ils se sont habitués, vaille que vaille, à demeurer. Au fil de l’expérience photographique, se sont véritablement produits une appropriation de l’espace et un enracinement dans l’espace, notamment par l’intermédiaire du corps et de ses mouvements.

 

Ce regard éveillé, re-regardant enfin, a conduit presque spontanément les personnes à prendre conscience de leur propre corps dans l’espace, de leur place et de leur existence. Comme on l’a souligné, les individus pris dans ce processus de déshumanisation perdent le statut de sujet. L’expérience photographique, à partir et à travers le regard, possède un puissant effet de subjectivation. Créer ces images prendrait sens en ces termes : « je suis présent, je me présente à travers ce que mon œil choisit de voir, j’existe à travers ce que je montre de mon univers ». Cette narration de soi adressée leur permet d’échapper au statut d’absent, d’exclu du monde humain et de rejoindre les sphères du Sujet présent, existant, regardant, qui reprend vie et qui peut se raconter.

 

Cette présentation de soi active possède également une fonction de restauration et de reconstruction des parties du narcissisme détruites. En effet, cette expérience leur donne une valeur, une importance à leurs propres yeux et aussi aux yeux des autres. Certains m’ont dit, en rigolant, qu’ils n’avaient jamais imaginé être un jour photographe ou journaliste. La plupart d’entre eux se sont sentis très fiers d’avoir le droit de prendre cette place, ce rôle, un peu comme si par ce biais là, ils retrouvaient un petit bout de leur dignité saccagée.

 

Sur la base de cette dignité quelque peu regagnée, les individus redeviennent acteurs. Photographier, c’est accéder à un monde sur lequel on a un pouvoir d’action et de maîtrise tant symboliquement que matériellement. La maîtrise concrète se joue ici à travers celle de l’appareil photo ; la majorité des jeunes n’ont jamais eu un appareil entre les mains. Il faut donc l’apprivoiser, le manipuler, apprendre son fonctionnement. Acteur donc, au sens premier du terme : agir, action(ner) mais aussi acteur dans le sens d’une capacité et d’une liberté de choisir et de décider.

 

En faisant renaître quelques bases et conditions nécessaires pour être Sujet et Acteur s’ouvre un champ nouveau : l’autre et la relation à l’autre. L’expérience photographique possède en son sein une précieuse fonction, celle de relier, de tisser du lien. D’abord, dans la relation avec moi, celle qui au départ guide, apprend, montre comment faire et ensuite celle qui se laisse guider, une spectatrice, une accompagnatrice. Dans l’après-coup, le lien persiste à distance, en tant que dépositaire de leur appareil photo qui va voyager vers l’Europe et de leur pellicule à développer pour enfin découvrir leurs images. Pour ne pas que des morceaux d’eux-mêmes ne continuent de se perdre en Europe, le projet est de leur restituer leurs photos.

L’ouverture à l’autre se situe bien entendu aussi dans les liens tissés avec les personnes que les jeunes ont photographiées. La consigne implique de rentrer très concrètement en lien avec les sujets photographiés à travers l’objectif mais aussi par exemple, en demandant l’autorisation à quelqu’un de le photographier. Et au vu de la consigne, il s’agit d’entrer en relation d’une façon toute particulière. Prendre en photo ces personnes, c’est en quelque sorte leur dire « tu as de la valeur pour moi » et ainsi, leur offrir un espace où eux aussi peuvent exister. A ce propos, certains ont recherché des personnes qu’ils n’avaient plus vues depuis longtemps. C’est le cas de Ange, une jeune femme de 25 ans. Elle est née dans un camp de réfugiés au Rwanda, camp duquel elle a dû fuir avec sa famille. En moins de 24h, tous les membres de sa famille ont été exterminés. À l’âge de 5 ans, orpheline, Ange entre dans les dédales de l’errance et de l’exil, passant de camp de réfugiés en camp de réfugiés, survivant vaille que vaille. Je la rencontre dans le sud du Burundi quelques années après son rapatriement. Après de longues journées d’entretiens, je lui propose de s’aventurer dans l’expérience photographique. Elle y prend beaucoup de plaisir. Une fois l’exercice terminé, lorsque je lui demande si elle a pu prendre en photos les choses importantes, elle répond timidement : « oui, mais, il manque une photo. Il manque mes enfants ». Ange n’a plus revu ses trois filles qui vivent dans un village éloigné avec leur famille paternelle depuis plus de 2 ans. Nous mettons les choses en place pour qu’elle puisse aller à leur rencontre. Ange les retrouve dans un champ en train de travailler la terre avec leur grand-mère paternelle. Elle les emmène dans une maison, leur donne le bain, leur met de beaux vêtements, les aligne côte à côte et les photographie. Tard dans la nuit, Ange revient, fière et contente et me dit : « il manquait une des choses les plus importantes. Maintenant tout est dans la boîte, tu peux la prendre ». Pour Ange, la volonté de retrouver ses filles pour les photographier était chargée d’une forte ambivalence : certes, le désir profond d’enfin revoir ses filles après autant de temps mais aussi la peur et l’angoisse de devoir se reconfronter à son ex-mari et à sa belle-famille avec qui les liens ont été rompus dans une violence terrible. Sa démarche lui a permis de dépasser ce qu’elle croyait impossible à réaliser et de renouer avec sa descendance. Quelques mois plus tard, quand je viens lui rendre visite, ses filles habitent avec elle.

 

Conclusion

 

Cette expérience photographique s’est révélée être un voyage, un pèlerinage vers soi et vers l’autre, laissant des empreintes puissantes. Les individus confrontés au paradoxe d’inscrire l’impossible et l’insupportable en soi, dans leur histoire et leur vie, ont pu trouver, grâce à cette autre modalité d’adresse et de rencontre qu’a constitué l’expérience photographique, un espace pour ouvrir des voies d’inscription jusqu’ici bloquées et relancer leur psychisme. La possibilité de cette ouverture et de cette relance se situe dans l’expérience photographique elle-même et dans l’opportunité qu’elle leur a offert de s’exprimer et de s’adresser à l’autre, sans être trop poussés, sans trop devoir raconter, et dès lors sans se confronter trop directement à ce réel impossible. Dire, raconter, ne semble parfois pas la meilleure façon de se réapproprier son histoire. L’outil photographique a permit d’accueillir les sujets autrement et, ainsi, de déclencher une dynamique d’appropriation de sa vie, de son histoire et d’ouverture à l’Autre.

 

Grâce à la liberté d’expression offerte par cette modalité particulière, prendre ces photos a donné naissance de nouvelles traces, à de nouveaux souvenirs au sein des mémoires, gardiennes du temps, si massivement atteintes chez ces jeunes : figées, bloquées, gelées. En y injectant des images choisies dans le monde réel, la mémoire s’est trouvée bousculée, secouée, relancée. De cette secousse, les impulsions, les vibrations se sont propagées dans l’espace-temps psychique retrouvant ainsi la capacité de bouger et d’accueillir de nouvelles représentations de soi, des autres et du monde pour les fixer enfin sur la pellicule de leur mémoire. Ainsi, l’utilisation de cet objet médiateur a permis à ces jeunes de faire l’expérience vivante et concrète de la transformation de certaines parties d’eux-mêmes encore figées dans les traumatismes passés. Comme si, grâce et à travers ce média, ils s’étaient aperçus qu’il existait bel et bien encore à l’intérieur et à l’extérieur d’eux, de la créativité, des potentiels et des élans de vie. Cette expérience pourrait s’apparenter à la démarche d’ouvrir, en présence de quelqu’un, une vieille boîte à souvenirs scellée, y faire circuler un souffle neuf, y déposer des découvertes plus belles, plus dignes, plus humaines. Ces (re)trouvailles identitaires donneraient le courage de se plonger dans l'entassement des traces traumatiques cristallisées dans l’effroi et la souffrance, insuffleraient la force de regarder ce passé enfoui et dénié, de se remettre en mouvement, se transformer, se laver du voile d’horreur et d’inhumain, ne fut ce que le temps d’un regard. Pour soutenir ces retrouvailles humaines intimes, il est fondamental de prendre soin de ces créations, de ces bricolages individuels en même temps que de déconstruire ce qui freine l’émergence des élans de vie. Chacun de ces drames individuels sont reliés très étroitement au drame collectif. La capacité créatrice de revivre après l’expérience génocidaire dépend entre autres de ce que l’environnement familial, social et culturel, est à même d’offrir à ceux qui sont fracassés par la violence de l’homme sur l’homme. Ainsi, les tentatives de reconstruction individuelle ne pourront donner leurs fruits que si, en parallèle, le Burundi peut lui aussi trouver les moyens de transformer les drames vécus pour bâtir son humanité sur des piliers solides afin de s’engager lui-même et de remplir sa fonction de terre d’accueil et d’adoption pour ses citoyens déracinés. Un travail de fond sur les différentes facettes de cette situation est absolument nécessaire pour que chacun puisse sortir du cauchemar et recommencer à vivre, parler, bâtir et transmettre.

 

Notes

1 Alexia Jacques, Docteur en Sciences Psychologique et de l’Éducation Psychothérapeute systémicienne Coordonnées :

103 rue de l’hospice communal,

1170 Bruxelles  

Belgique

+32 (0) 477 45 22 58 

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2 D'après Guichaoua André

 

3 Voir les travaux de Altounian, Janine.

 

4 Fonds des Nations Unies pour l’Enfance

 

 

Bibliographie

 

Altounian, Janine. La survivance, traduire le collectif. Paris: Dunod, 2000.

 

Guichaoua, André. «Zoom sur… Les crises de la région des Grands Lacs», Politique Africaine, n°68 (1997): 11-22.

 

Neuburger, Robert. Les familles qui ont la tête à l’envers. Revivre après un traumatisme familial. Paris: Odile Jacob, 2005.

 

Roisin, Jacques. De la survivance à la vie. Essai sur le traumatisme psychique et sa guérison. Paris: Presses Universitaires de France, 2010.

 

Sironi, Françoise. Bourreaux et victimes : Psychologie de la torture. Paris: Odile Jacob, 1999.